DUPAIN


ETUDE CLINIQUE SUR LE DELIRE RELIGIEUX

(ESSAI DE SEMEIOLOGIE)

(1888)





§ III. – DU DELIRE RELIGIEUX DANS L'HYSTERIE.

Nous mettrons à profit, pour notre analyse du délire religieux dans l'hystérie, les notions scientifiques enseignées par M. le professeur Charcot et présentées par le docteur Paul Richer dans son remarquable ouvrage (1).
Pour la commodité du lecteur nous transcrivons le tableau synoptique (2) de la grande attaque hystérique.


Prodromes
   
Première période Phase tonique.

Phase clonique.
Phase de résolution.
Grands mouvements toniques.
Immobilité tonique


Deuxième période ou clownisme Phase des contorsions.

Phase des grands mouvements


rythmiques
sésordonnés
Troisième période ou des attitudes passionnelles Attitude passionnelle gaie.
Attitude passionnelle triste.
 
Quatrième période ou période de délire Délire, zoopsie.
Contractures généralisées.
 


Or on sait que de nombreuses variétés découlent de l'attaque complète.
L'attaque peut, dans certains cas, se trouver réduite, à peu près exclusivement, à la deuxième période ; d'où cette variété d'attaque de contorsions ou attaque démoniaque.
A la troisième période on retrouve l'attaque d'extase.
Enfin à la quatrième, l'aataque de délire.
Griesinger décrit, sous le nom de folie hystérique aigüe, ces accidents délirants : " Elle se développe à la suite des attaques convulsives ordinaires de l'hystérie : mais, dans certains cas, ces attaques sont très légères, quelquefois même l'accès de folie semble remplacer l'attaque convulsive qui manque complètement (3). »
Le docteur Paul Richer divise ces malades en deux catégories.
« Dans la première, les attaques de délire s'accompagnent de phénomènes hystériques qui appartiennent aux autres périodes de l'attaque et dont la présence est comme le sceau de la grande névrose.
« Dans la seconde, les attaques de délire se montrent indépendamment de tout autre phénomène hystérique (4). »

Nous laisserons de côté les phénomènes d'ordre religieux qui ont trait à la deuxième et à la troisième période.
Il est devenu classique que ces épisodes religieux n'ont, dans ces cas, qu'un caractère subordonné à des conditions diverses et que l'état de tension particulière de l'ensemble du système cérébro-spinal de l'hystérique, déchaîne ces scènes bien connues, des attitudes passionnelles, des extases, des phénomènes démoniaques, qui forment comme autant de tableaux de la grande attaque.
Nous nous attacherons seulement à la quatrième période et nous nous étendrons surtout sur la seconde catégorie de malades appartenant à cette période, c'est-à-dire faisant, à notre avis, plus spécialement partie du domaine de la psychiatrie proprement dite.

A. Attaques de délire religieux s'accompagnant de quelques phénomènes appartenant aux quatre périodes de l'attaque hystérique.

Nous traiterons brièvement les attaques de délire religieux s'accompagnant de quelques phénomènes appartenant aux autres périodes de l'attaque convulsive. Ces hystériques, du reste, présentent, non pas un délire à proprement parler, mais des idées religieuses, incohérentes et sans lien. Citons cependant, pour mémoire :
Gen..., après un léger accès épileptoïde, se met souvent à faire des discours d'ordre religieux, sur le ton le plus emphatique et le plus exalté. Elle déplore son passé et demande pardon à Dieu, excite les autres à la piété et à la pénitence (5), etc. « Une autre malade croit que Dieu s'est retiré d'elle et l'a abandonnée à Satan (6). » Une autre observation plus intéressante, à notre point de vue, se trouve également dans l'ouvrage du docteur Paul Richer ; elle est tirée de Kerner Geschichten Besessener (Stuttgart, 1830). Nous la résumons brièvement :

OBSERVATION XXXVI. – (Citée par le Dr Paul Richer) (7).

ATTAQUES CONVULSIVES, AVEC IDÉE DE POSSESSION ET DE MULTIPLICITÉ DE LA PERSONNALITÉ, CHEZUNE ENFANT.
Il s'agit d'une enfant de onze ans, Marguerite B., ayant des sentiments chrétiens et pieux, qui fut prise d'attaques convulsives. Deux jours après, il se fit entendre autour d'elle une voix qui disait : « On prie pour toi ! ». Le lendemain une autre voix différente de la première se mit à lui parler tout bas. C'étaient des moqueries contre les choses saintes, contre Dieu, le Christ et la Bible. Dès que ce démon se faisait entendre, les traits de la jeune fille s'altéraient.
Cinq ou six jours après, à onze heures du matin, c'est-à-dire à l'heure où, d'après son dire, un ange lui avait annoncé, plusieurs jours auparavant,
qu'elle serait délivrée, tous les phénomènes cessèrent. La dernière chose qu'on entendit, ce fut une voix sortant de la bouche de la malade et qui disait : «  Va-t'en, esprit immonde, retire-toi de cette enfant ! Ne sais-tu pas qu'elle est ce que j'ai de plus cher ! »  Puis, elle revint à elle-même. Peu après, de nouvelles voix s'ajoutèrent à la première. La malade en compta jusqu'à six, différant entre elles soit par le timbre, soit par le langage, etc. Enfin, une quinzaine de jours après, on entendit sortir de la bouche de la malade ces mots : « Va-t'en, esprit immonde ; retire-toi de cette enfant, ton règne est fini maintenant ! » La jeune fille revint à elle, et depuis lors elle n'a pas eu de rechute.

Les conditions dans lesquelles se produisent ces idées délirantes, consécutives à des convulsions hystériques manifestes, leur génèse consécutive à des hallucinations et la concomitance des stigmates physiques de la grande névrose, indiquent que le délire religieux, réduit, somme toute,à une expression mimique, brusque, et  procédant par bouffées, joue un rôle purement symptomatique.
Il en est de même dans cette observation de R. de Krafft-Ebing.

OBSERVATION XXXVII. (De Krafft-Ebing) (8).

HYSTÉRIE, EXTASES ET CONVULSIONS.
Mme K..., trente-cinq ans, femme d'un artisan. Aucune tare héréditaire d'après les renseignements. Affaiblie par huit grossesses qui l'ont rendue délicate, nerveuse, excitable ; depuis des années, sensation de globe hystérique et de crampes ascendantes partant des pieds, pour lui nouer le corps et lui serrer la gorge. Il y a deux ans, a été prise un jour, dans l'église, d'une vision extatique. Le 13 avril 1876, pendant qu'elle priait dans l'église avec ferveur, elle vit le Sauveur; elle entra dès lors en une extase, pendant laquelle l'air et le sol lui semblèrent parcourus par une multitude de globes de feu, puis elle tomba brusquement sans connaissance et présenta des convulsions. On la porta à la clinique. C'est une personne malingre atteinte de tuberculose. Légère hydrocéphalie cranienne. Sa connaissance est profondément troublée. Elle est en proie à une vision extatique, pendant laquelle elle prend les personnes qui l'entourent pour des anges, des saints ; elle se croit au ciel et est illuminée. De temps à autre, le trouble de la connaissance devient plus profond ; elle s'agite anxieusement, comme frappée de stupeur, se traîne à terre sur les genoux, erre çà et là, est en proie à des hallucinations terrifiantes pendant lesquelles elle fait entendre ces mots entrecoupés : « Ah ! C'est épouvantable, je n'ai pas à me reprocher tout cela ! ce n'est pas, ce ne peut pas être ! » Le 10 mai elle récupère brusquement sa lucidité et n'a qu'un souvenir sommaire de ce qui s'est passé. Pas d'accidents convulsifs.


Cette observation ne prend place ici qu'à l'occasion des accidents convulsifs qui succèdent à une période extatique et s'entremêlent à l'extase.
C'est également à cause des attaques d'hystérie, dans le cours de ses visions diaboliques, que l'observation qui suit peut être mise après celle de R. de Krafft-Ebing.
La cessation d'un accès d'hystérie par l'invocation des images miraculeuses est chose fréquente, comme on peut l'observer, en outre, dans les pèlerinages, pardons, etc. (influence des émotions sur la genèse ou la disparition des accidents hystériques de toute nature).

OBSERVATION XXXVIII. (Journaux italiens) (1883) (9).
Une jeune imbécile, d'humeur triste, est enfermée par sa mère dans une chambre ; désireuse de sortir, elle promet son corps et son âme au démon, pour être libérée de son cachot. Les jours suivants, la dépression s'accroît ; elle est hantée par des visions terrifiantes, le diable lui apparaît pendant la nuit. Elle se rend à l'église, mais sur le seuil elle est prise d'une attaque d'hystérie qui dure une heure, consécutivement agitation anxieuse. Chaque jour, à la même heure, accès identiques. Ils cessent à la suite de l'invocation d'une image miraculeuse ; cependant ils reviennent tous les ans à Noël et à Pâques ; il en est de même au mois de mai, c'est-à-dire à l'époque de dévotion à cette image. Les visions nocturnes, les hallucinations de la vue, de l'ouïe et de la sensibilité générale, développent une systématisation du délire de possession.



B. Attaques de délire religieux n'ayant aucun rapport immédiat avec les attaques convulsives.

« L'attaque de délire, dit le docteur Paul Richer, n'est pas nécessairement accompagnée de phénomènes convulsifs. Elle peut se montrer isolément chez une malade qui présente d'autre part des attaques convulsives, ou qui en a présenté à une époque plus ou moins reculée, ou même qui n'en a jamais eu (10). »
A ce propos, nous ferons remarquer que l'état mental des hystériques ressemble à celui des dégénérés, et que l'on trouve: souvent chez elles une tare héréditaire. Certainement il serait excessif de les considérer comme des dégénérées ; mais il est hors de doute que l'on trouve, chez un certain nombre d'entre elles, l'alliance intime de l'hystérie et de la dégénérescence mentale.
Cette hystérie en puissance ne provoque pas toujours de délire religieux ; mais elle en est l'explication, surtout lorsque l'éducation et les habitudes semblent, pour ainsi dire, chercher à le provoquer.
Les préoccupations intenses de l'intelligence produisent, sur le cerveau des hystériques, des perturbations profondes ; la solitude, la méditation ne fait que les accroître. On comprend alors aisément que la vie contemplative du cloître amène un mysticisme pathologique qui deviendra bientôt hallucinatoire et se terminera par un accès de folie.
Dans l'église, sous les sombres voûtes où brille la lampe du tabernacle, à peine éclairée par cette lueur indécise, la religieuse est en prières. Devant elle le Christ étend sur la croix ses mains percées de clous. A ses pieds, la croyante est immobile, le front sur la dalle, les bras en croix, semblable à son Sauveur. Elle est en adoration. L'oraison s'est embrouillée sur ses lèvres. Elle pense sa fervente prière et ne la murmure plus. Prosternée devant le Souverain Juge, elle implore son pardon ou exalte sa grandeur. Peu à peu, dans la pénombre silencieuse elle s'absorbe en entier dans sa contemplation. Etrangère au monde extérieur, elle ne voit et bientôt n'entend plus que Jésus. Il lui semble que les rideaux du sanctuaire s'écartent. Le crucifix s'anime, vient vers elle, lui montre ses plaies saignantes; elle entend la voix douce et pénétrante de son divin amant. Dans la ferveur de son amour, elle implore la grâce de souffrir elle-même quelque chose pour Dieu. Bienheureuses celles qui, pareilles au Rédempteur, portent au flanc une plaie ouverte !
L'extase ainsi créée par la méditation religieuse évolue. A force de se répéter, elle augmente en intensité et, par le charme qu'il y goûte, l'esprit cherche à la reproduire.
Cette extase religieuse peut s'observer également dans la dégénérescence mentale chez les psychiques purs.
« Un jeune élève des beaux-arts vit dans la chasteté absolue. Son amour c'est Myrtho qui s'est réfugiée dans une étoile ; il contemple tous les soirs cette étoile, lui adresse des vers, lui brûle de l'encens (11). »

Cependant, chez les hystériques, le délire religieux comporte rarement un amour aussi désintéressé. Les invocations au divin époux, les macérations, les prières faites pour repousser les tentations de la chair, ne font qu'aiguillonner ses ardeurs et un véritable spasme de volupté humaine en est la conclusion. Aussi, les idées érotiques s'associent-elles fréquemment aux idées religieuses, ainsi que les troubles de la sensibilité générale. En dehors de toute provocation directe, ces troubles de la sensibilité générale et du sens génésique ne sont pas rares ; ils sont la plupart du temps mis sur le compte du diable ou du Saint-Esprit.

Pour clore ce que nous venons de dire au sujet de l'extase, nous donnons cette observation de Chiaruggi.
Il s'agit probablement d'un hystérique, entaché d'hérédité, qui devint extatique à la suite d'une émotion.
On peut voir chez ce malade un état d'hystérie en puissance, comparable à ces troubles moteurs, signalés par M. le professeur Charcot, qui surviennent chez les hystériques.

OBSERVATION XXXIX. OBSERVATION XXXIX. – (Chiaruggi) (12).

Intitulée : MANIE PLÉTHORIQUE PAR TERREUR.
Jeune homme de trente ans, sanguin, très robuste, athlète, frère d'un autre jeune maniaque, à la suite d'une vive terreur nocturne, se trouve, au printemps, instantanément pris d'un tremblement qui finit en une véritable extase. Il n'en sort, au bout de quelque temps, que pour en devenir maniaque. On le saigne et resaigne.... avec le meilleur résultat. La fureur 'a disparu six jours après l'accès.

Durant leur état délirant, les hystériques font preuve d'une activité intellectuelle excessive qu'on aurait été loin de soupçonner. Morel cite, d'après J. Franck :

OBSERVATION XL. – (Morel) (13).
Une jeune fille du peuple, âgée de quatorze ans, atteinte de folie à la suite d'une mission, discourait sur des sujets religieux comme si elle se fût livrée à l'étude de la théologie ; elle parlait comme un prédicateur sur Dieu, sur les devoirs du chrétien et savait résoudre avec sagacité les objections qu'on lui faisait pour l'éprouver.

Morel dit un peu plus loin qu'il a observé lui-même :

OBSERVATION XLI. – (Morel) (14).
Chez une aliénée hystérique, à prédominance d'idées religieuses exaltées, des phénomènes extraordinaires comme réminiscences intellectuelles. Elle avait assisté à beaucoup de sermons, et en avait lu un plus grand nombre. Je l'ai entendue répéter mot à mot ce qu'elle avait lu, ce qu'on avait dit en sa présence. C'est le livre à la main que nous avons pu suivre cette exaltée lorsque, sous l'influence d'un phénomène nerveux qui surexcitait ses souvenirs, elle nous récitait des sermons d'orateurs chrétiens très connus. Il lui était impossible de renouveler le phénomène dans son état ordinaire.

Ces phénomènes de rappel de mémoire sont très fréquents dans l'hystérie, qu'ils soient d'ordre religieux ou non.

OBSERVATION XLII. – (Résumé Communiquée par M. Magnan.)

HYSTÉRIE. – DÉBILITÉ MENTALE. –
HALLUCINATIONS DE LA VUE, DE L'OUÏE, DE L'ODORAT. –
TROUBLES DE LA SENSIBILITÉ GÉNÉRALE.
M... (Jeanne), vingt-neuf ans, entrée à l'admission de Sainte-Anne le 12 janvier 1883.
Hystérie : sensation de boule. Suffocations.
Attaques convulsives anciennes, particulièrement la nuit.
Depuis dix-huit mois, hallucinations, quelques idées de persécution. En décembre, voyait, dans un tableau, la tête de son ancien amant mort depuis quelques mois. Il lui parlait, l'engageait à se marier. C'est par le spiritisme qu'on lui montre ces têtes. La Société du spiritisme est payée pour lui faire des misères. Parfois, entendait la voix de la Vierge et de religieuses qui lui reprochaient de vivre avec un juif (l'amant actuel). Hallucinations de l'odorat : mauvaises odeurs, de mort ; phénol.
Sensibilité générale : le lit se soulève.
Ver solitaire expulsé par pelletiérine (depuis sept ans).


La simplicité d'esprit de cette malade, qui s'associe à l'hystérie, nous sert d'intermédiaire entre les hystériques ordinaires et celles chez lesquelles on trouve manifestement l'état de dégénérescence mentale.
Nous empruntons à Morel, en la résumant un peu, l'observation suivante tirée elle-même de la thèse inaugurale du docteur Lachaud. Nous y reconnaîtrons la dégénérescence mentale.

OBSERVATION XLIII. (Morel) (15).
Suzanne T..., âgée de trente-neuf ans, est d'un tempérament nerveux, d'une constitution débilitée ; il n'y a pas d'hérédité dans sa famille. Jusqu'à l'âge de trente ans, Suzanne n'a eu aucune maladie et avait été parfaitement réglée, quand une demande en mariage, écartée par ses parents, troubla subitement cette paisible existence. L'amour éveilla l'imagination, les obstacles surexcitèrent la violence des désirs ; Suzanne devint triste et rêveuse.
En l849, se manifestèrent des attaques d'hystérie, avec perte incomplète de connaissance, convulsions, spasmes. Le caractère hystérique se dessina et trahit de secrètes pensées voluptueuses ; enfin, hallucinations de la vue et de l'ouïe. Afin de recouvrer sa tranquillité passée, Suzanne invoqua les consolations de la religion.
Aujourd'hui, mystique, demain passionnée, on peut dire que l'exaltation de ses sentiments religieux alterne sans cesse avec les élans d'un amour mondain.
Aujourd'hui les attaques d'hystérie reviennent à des époques plus éloignées ; insensiblement les convulsions font place à des spasmes ; les hallucinations dominent la volonté. Suzanne est souvent sombre, taciturne, travaillant à l'écart ; elle passe sans transition de cet état de tristesse à une gaieté extravagante, exécute alors les actes les plus illogiques. Ainsi elle interrompt brusquement une conversation pour se précipiter sur une fenêtre et en briser les carreaux. L'acte accompli, le calme renaît. D'autres fois, plongée dans la torpeur, elle urine dans ses vêtements ou se vautre dans des ordures pour se mortifier. « C'est, dit-elle, un prêtre de son pays qui lui commande d'agir ainsi. » Un dimanche, Suzanne écoutait des cantiques ; persuadée que ce sont des paroles obscènes, elle s'irrite et injurie les chanteuses. Les manifestations les plus délirantes sont tour à tour en jeu. La sensibilité morale est pervertie, car Suzanne ressent pour son frère un amour désordonné. Ce dernier symptôme nous autorise à porter un fâcheux pronostic sur l'issue de la maladie ; mais nous dirons, en nous plaçant sur le terrain de la prophylaxie, qu'il est probable que si le mariage en question n'avait pas été écarté par les parents, Suzanne n'aurait pas éprouvé ces violentes attaques d'hystérie, point de départ des transformations fâcheuses de son état intellectuel, physique et moral, et qui l'amèneront, en définitive, à la démence la plus complète (Lachaud, thèse citée).

Le délire religieux occupe, en somme, chez cette hystérique, une place peu importante et paraît moins accentué que le délire érotique.
Ce qui, d'après nous, tait partie du domaine de la dégénérescence mentale, c'est, en premier lieu, l'impulsion à casser les carreaux et la satisfaction consécutive à l'acte accompli ; en second lieu, cette aberration du sens génital, l'amour désordonné pour son frère.
Rappelons la coexistence fréquente chez les hystériques et chez d'autres aliénés, de ce qu'on appelait, il y a peu de temps encore, en leur accordant une place trop importante, de l'érotomanie, de la théomanie, de la démonomanie.

De Krafft-Ebing montre chez Élise B..., dont on va lire l'histoire, une tare héréditaire maxima et la dégénérescence, l'hystérie, l'état délirant, enfin la démence précoce. C'est une dégénérée névropathique et psychopathique, mais peut-on dire si le délire religieux doit être rattaché à l'hystérie plutôt qu'à la dégénérescence ? En tous cas, la tare héréditaire a été si lourde que la démence est survenue rapidement et d'une façon précoce à vingt-huit ans.

OBSERVATION XLIV. – (De Krafft-Ebing) (16).

HYSTÉRIE AVEC DÉLIRE RELIGIEUX CHEZ UNE HÉRÉDITAIRE DÉGÉNÉRÉE.
Élise B..., fille de fonctionnaire, catholique, vingt-sept ans, célibataire, issue d'une mère névropathique et d'un père hypochondriaque. Tante et oncle paternels aliénés. Une sueur aliénée à l'époque de la puberté. Un frère atteint de folie morale.
Dans sa première jeunesse la malade s'est révélée névropathique, émotive, délicate, faible, scrofuleuse, mais bien douée. C'est à treize ans que, sur ce fond névropathique, a commencé à germer un état nerveux qui a pris graduellement le caractère d'une hystérie grave. D'abord constituée par des épisodes passagers d'ordre névropathique et psychopathique absolument variés, ils ne tardent pas à aboutir à un trouble psychique permanent, accompagné de déchéance mentale rapide. D'abord, névralgie des nerfs occipitaux, inter-costaux, et des plexus avec affaiblissement de la nutrition ; anémie et accidents multiples d'ordre scrofuleux. Dépressions fréquentes, pleurs sans motifs. A seize ans, neurasthénie cérébro-spinale classique, qui s'exagère
au moment de la menstruation (dix-sept ans) ; au moment des règles régulières, mais profuses et douloureuses, la malade est incapable de rien faire. A dix-huit ans, l'hystérie apparaît (globe, clou, myodynie), et elle acquiert une intensité due à des chagrins de famille et à une gêne financière. Pendant neuf mois elle reste alitée, présentant tantôt de la léthargie, tantôt des contractures grimaçantes, des convulsions, des syncopes nerveuses, des paroxysmes extatiques. A partir de ce moment, elle ne se rétablit pas, tant au point de vue physique qu'au point de vue somatique ; elle présente l'image d'une inactivité maladive, la réduisant à une existence végétative. Par accès, visions extatiques et convulsions hystériques. C'est après la mort de sa mère, le 18 février 1866, qui l'affecta vivement, qu'elle fut en proie à de l'insomnie, qu'elle se montra agitée. Son humeur était tantôt celle d'une extravagance expansive avec surabondance d'idées, tantôt d'une dépression douloureuse profonde, d'une torpeur véritable.
En même temps, hyperesthésie sensorielle, boulimie, appétits spéciaux. Peu de jours après, elle eut des visions extatiques, pendant lesquelles elle voyait sa mère, inspirée, et l'entendait lui prophétiser qu'un grand bonheur était réservé à la famille. En même temps, elle se sentait comme rajeunie et inspirée, puis elle se voyait elle-même comme entourée par de mauvais esprits qu'elle essayait de chasser.
Mais elle était prise d'accès d'angoisse pendant lesquels elle essayait de se tuer, s'égratignait, faisait des signes de croix ; puis sa mère revenait de nouveau inspirée, lui souriait et l'animait pour combattre les puissances infernales. Au moment de son admission, le 17 Mars 1866, elle est exaltée, le bon Jésus la possède, ainsi que l'âme de sa mère ; son oeil est brillant, égaré ; on constate de la brachycéphalie, le crâne est petit : c'est une scrofuleuse et l'anémie est profonde. L'exaltation religieuse persiste en même temps que des signes incontestables d'excitation érotique et aboutit passagèrement jusqu'à l'extase. Elle raconte que Dieu est maintenant en elle, qu'il la possède fortement, qu'elle a vaincu Satan et les mauvais esprits, et qu'en tout temps elle n'a qu'à évoquer le nom de Dieu pour les faire fuir. On constate par groupe, tantôt des accès d'angoisse, tantôt la vision du diable et des combats désespérés avec les puissances sataniques ; mais la démonomanie finit, à la fin, par faire place à un délire religieux expansif, dans lequel les courants magnétiques, l'union mystique de la créature avec le principe divin, les prophètes, les idées d'une mission religieuse mystique, les voies de Dieu et les visions célestes, jouent le rôle principal. Le développement de la maladie affecta une marche protéiforme ; le fond, le pivot fut, en quelque sorte, constitué par un délire religieux et sexuel, autour duquel se groupaient des épisodes de délire d'empoisonnement, de persécution, des phases de concentration psychique, appartenant à l'ordre des songes, des épisodes d'exaltation religieuse avec visions et de l'extase : le tout se succédant avec une rapidité extrêmement grande. En même temps se manifestaient les signes d'une démence rapide ; devenue enfantine, malpropre, jouant avec ses excréments, qu'elle mangeait en s'en barbouillant, etc., etc... Dans cette démence, on constate encore des débris de ses diverses manifestations délirantes.
En mars 1867, il semble que le tableau morbide reprenne quelque couleur sous la forme d'agitation mélancolique avec hallucinations, idées délirantes, terrifiantes, crainte d'être enterrée vivante, dégoût de la vie, lourdeur anormale du corps. Allégorie : elle est le mur de la vie, la montagne de la vie... Finalement, démence, état végétatif.
Fin septembre 1.868, on la transfère dans un hospice comme incurable.

On trouve dans Chiaruggi, chez une dame de quarante ans, ces troubles du sens génésique attribués au démon, dont. nous parlions plus haut.

OBSERVATION XLV. – (Chiaruggi) (17).

Intitulée : MÉLANCOLIE FRUSTE.
Dame de quarante ans environ, veuve, de tempérament sanguin, ayant été atteinte de graves épisodes hystériques, a cessé actuellement d'être réglée. Une nuit, en dormant, elle voit en songe un fantôme noir qui pénètre dans son corps. Elle soutient aujourd'hui que, depuis lors, le démon se livre sur elle à des pratiques voluptueuses ; aussi, dans ces derniers temps, surtout la nuit, ce sont des luttes, des pugilats réels avec l'esprit du mal incube. Sous l'influence du traitement, amélioration.

Dans l'observation suivante, recueillie par M. Magnan, ce n'est plus le diable qui intervient, c'est Dieu lui-même, ou, pour mieux dire, la Sainte-Trinité qui devient, sous ses trois personnes, l'époux charnel de la malade.

OBSERVATION XLVI. (Communiquée par M. Magnan.)

HYSTÉRIE. – DÉLIRE MYSTIQUE. – VISITATION. –
RELATIONS AVEC LE PÈRE, LE FILS ET LE SAINT-ESPRIT. –
CONCEPTION D'UN ENFANT JÉSUS.
B... (Mathilde), veuve G., âgée de quarante-quatre ans. Entrée le 22 juin 1882 dans le service de l'admission à Sainte-Anne.
Père et mère morts d'apoplexie cérébrale, sueur et nièce faibles d'esprit. Elle-même, convulsions dans l'enfance. Plusieurs attaques d'hystérie depuis la puberté.
Antécédents peu précis sur l'évolution du délire ; toutefois il y avait là un terrain préparé (l'hystérie) et par suite les idées mystiques, ambitieuses, ont pu se développer plus rapidement; à plusieurs reprises, idées de persécution, troubles de la sensibilité générale : « on l'abime, on la fatigue ».
Pratiques religieuses : communiait tous les jours, mais sans confession, quelquefois trois fois au pain et au vin (chez le père Loyson). Elle prétend avoir eu des relations avec le Christ qui est venu chez elle, sous la forme d'un homme blond, d'une trentaine d'années ; il lui a montré « son soleil éclatant » ; il avait une ceinture lumineuse autour de la tête (auréole).
Le 3 avril, il s'est approché d'elle charnellement. Elle a eu l'honneur de boire dans son verre. Elle lui a confié quatre obligations de la Ville de Paris qu'elle possédait. Elle ignore son adresse, mais elle n'est pas inquiète : le Christ ne peut pas la tromper.
Quelques jours plus tard, Dieu, le Père éternel, s'est présenté à elle sous la forme d'un homme de quarante-cinq ans, grisonnant. Elle a également cohabité deux-fois avec lui ; elle ne l'a plus revu. Deux semaines après, le Saint-Esprit est venu sous la forme d'un homme brun de quarante ans environ , ils ont eu deux relations sexuelles. Elle affirme n'avoir eu, depuis la mort de son mari, de relations qu'avec ces hommes divins.
Le Christ comprend les trois personnes et elle est devenue l'épouse du Christ. Elle passait souvent ses nuits en prières et les anges venaient la réchauffer.
Elle s'est vue environnée de l'ombre du Saint-Esprit, avec deux anges de chaque côté, et adorée par les anges.
Elle se dit enceinte des oeuvres du Christ depuis le 3 avril. Elle enfantera un Enfant Jésus. (Le 27, les règles ayant reparu, elle raconta qu'on a fait disparaître le produit de la conception.)
Le médecin qui a délivré le certificat d'entrée a désigné tout prosaïquement ce commerce divin sous le nom d'habitudes de prostitution.
Depuis six mois, elle a eu plusieurs phases de violente excitation et de dépression. Aujourd'hui elle est plus tranquille, mais les idées mystiques persistent. Elle voit, dit-elle, le Christ spirituellement, son image apparaît, la tête entourée de rayons, mais c'est comme une ombre qu'on ne peut pas saisir.
Elle remplacera la sainte Vierge sur la terre.

Cette malade présente une série d'accidents intéressants à étudier. Il convient d'abord de lui reconnaître, en sus de l'hystérie, un fonds de simplicité d'esprit ; c'est cette association déjà signalée de l'hystérie et de la dégénérescence mentale, ce terrain tout préparé pour la floraison d'un délire. Sous l'empire de sa ferveur religieuse, que les perturbations sensorielles ont exaltée davantage, son intelligence s'est troublée et le délire est survenu. Elle rencontre, dans la rue, un homme blond, le prend pour le Christ et cohabite avec lui. Pour elle, le fils de Dieu s'est vraiment fait homme ; il lui confie ses embarras financiers, et elle n'hésite pas à remettre à son divin époux quatre obligations de la Ville de Paris. Le Christ les emporte et ne revient plus. Quelques jours après, toujours sous l'influence de son état hallucinatoire, elle reconnaît dans la rue Dieu le père à ses cheveux grisonnants. Elle l'emmène chez elle, puis il s'esquive et disparaît. Pour compléter sa visitation, elle a, quinze jours plus tard, des rapprochements conjugaux avec le Saint-Esprit, sous les apparences d'un homme brun, d'un âge intermédiaire entre Dieu le père et Dieu le fils. Les fonctions utérines s'arrêtent, les règles cessent, le doute s'efface dans son esprit, elle va enfanter un nouvel Enfant Jésus. Ces visitations ne sont pas très rares chez les hystériques. L'érotisme s'associe volontiers au mysticisme, et, comme les troubles de la menstruation sont chez elles des plus fréquents, elles se persuadent volontiers qu'elles sont devenues enceintes. Lorsque les règles reviennent, les malades trouvent toujours un motif pour expliquer cette disparition du produit de la conception. Telle est Mme X. dont M. le docteur Briand nous a communiqué l'observation et que nous avons examinée à plusieurs reprises dans le service.

C'est une dégénérée, en puissance d'hystérie sans accidents convulsifs. Elle ressent parfois des palpitations, des langueurs. Des étouffements lui serrent la gorge. Elle est très facile à hypnotiser. Elle fut internée plusieurs fois, à la suite d'excitation maniaque violente, mais passagère. L'éducation religieuse entre pour une grande part dans son délire. « Devenu grosse, dit-elle, à la suite d'une visitation, son manque de foi lui attira la colère divine, et la toute-puissance de Dieu la fit avorter. »

OBSERVATION XLVII. – (Communiquée par le Dr Briand.)

DÉGÉNÉRESCENCE MENTALE. – HYSTÉRIE. –
TROUBLES DE LA SENSIBILITÉ GÉNÉRALE, HALLUCINATIONS, ILLUSIONS.

G... (Georgette), âgée de trente-huit ans.
Cette malade entra une première fois à l'admission de Sainte-Anne, le 16 mars 1885, dans un état d'excitation maniaque violent. Chants, cris, vociférations.
Transférée, le jour même, à Vaucluse. Y séjourne trois mois environ et s'évade.
Le 2 juillet 1886, elle entra de nouveau à l'admission, conduite par la police qui l'avait trouvée errante à deux heures du matin dans le Bois de Boulogne.
Elle a, dit-elle, une mission divine et elle étudie, dans les bois, pour remplir cette mission. Il y a déjà longtemps qu'elle doit renouveler la France... Elle raconte une partie de son histoire, que nous avons pu mieux établir ; lorsque nous l'avons observée, à Villejuif, dans le service de notre ancien maître, M. le docteur Briand ; mais le dossier de l'admission renferme une lettre, marquée au commencement et à la tin d'un signe de (t) et dont les mots sont écrits à rebours.


Srueissem,

Emmoc suov zeua ûd el riouas ia'j suiped seuqleuq spmet uruocrap enu eitrap ed Sirap ruop em erdner etpmoc rap iom-emêm sed sruehlam iuq tiavuop repparf erton elleb elliv, etc.

Ce qui veut dire :

« Messieurs,

Comme vous avez dû le savoir, j'ai, depuis quelque temps, parcouru une partie de Paris, pour me rendre compte par moi-même des malheurs qui pouvait (sic) frapper notre belle ville, » etc.

Transférée à Villejuif (service du docteur Briand), le 21 juillet 1886.

La malade prétend que le bon Dieu et la sainte Vierge s'intéressent à ce qu'elle fait. Ils lui apparaissent en rêve, sans lui parler. La sainte Vierge lui tend les bras...
Son excitation se calme peu à peu. Plusieurs mois se passent. Enfin, elle consent à nous raconter l'histoire de sa vie.
Elle a, dit-elle, toujours été très pieuse et a accompli ses devoirs religieux avec ferveur jusqu'à l'âge de onze ans. Dans ses jeunes années elle a vu des choses dont aujourd'hui seulement elle comprend l'importance. Après sa confirmation elle n'a plus communié de peur d'oublier des péchés à confesse et de se mettre, par une communion indigne, en état de péché mortel. Mais ses deux premières communions ont été si bonnes que Dieu est sûrement resté en elle depuis ce moment.
Elle a appris le métier de fleuriste qu'elle a exercé pendant une quinzaine d'années. C'est à cette époque qu'un officier lui fit la cour pendant plus d'un an. Elle se décida à vivre avec lui, bien que ne l'aimant pas. Elle se reproche amèrement d'avoir vécu ainsi pendant cinq ans et se demande si Dieu sera assez bon pour lui pardonner. Elle a eu deux enfants, « deux anges » qui sont cause en partie des choses merveilleuses qui lui sont arrivées plus tard. Car tous les enfants sont des anges et Dieu s'en sert pour se rapprocher des hommes. Le voisinage d'enfants attire la grâce divine. Une nuit, son amant entendit des bruits étranges dans sa chambre, des frôlements de meubles, des murmures qui s'approchaient du lit. Depuis lors, il a refusé de revenir dans cet appartement. Ces choses étranges se sont renouvelées très souvent, mais elle n'en avait pas peur et les expliquait en se disant que c'étaient probablement les ombres des morts qui voulaient lu demander quelque chose. Les morts ont, en effet, l'habitude de venir aux anniversaires demander aux parents vivants des messes pour les tirer du purgatoire. Quelque temps après, elle fit, durant la nuit, un songe extraordinaire. La sainte Vierge entra dans sa chambre, vêtue comme dans les tableaux d'église, s'approcha d'elle, lui donna sa main à baiser, puis aussitôt remonta au ciel.
Une autre nuit elle fut l'objet d'un événement merveilleux. Elle éprouva une jouissance sexuelle extrême qui ne peut se comparer à rien d'humain, bien supérieure à celles qu'elle ressentait pendant ses, relations avec son amant. C'était quelque chose d'idéal et d'immatériel. A son réveil, elle ne put comprendre la signification de ce fait qui ne lui fut expliqué que quelques jours plus tard.
Une voix lui dit, au milieu de la nuit « Voulez-vous être enceinte ? " Elle répondit : " Comment pourrais-je l'être, puisque je n'ai pas eu de relations avec un homme ? Aussitôt elle ressentit dans la main gauche deux violents coups de massue qui lui retentirent par tout le corps. Quelques jours après elle n'eut pas ses règles, quoique l'époque fût arrivée. C'était la première fois, depuis son dernier accouchement, que ses règles n'apparaissaient pas, et pourtant elle n'avait pas revu son amant depuis dix-huit mois. C'est alors qu'elle comprit qu'elle avait été choisie par Dieu pour donner naissance à un être, fille ou garçon, qui aurait eu une grande destinée, mais que son peu de foi l'en avait rendue indigne et qu'elle allait cesser d'être enceinte. Ses règles reparurent trois semaines après, mais elle vit bien qu'elle avait été fécondée en reconnaissant, d'après son dire, un embryon humain au milieu des caillots de sang de ses règles. Elle regretta alors sa réponse. Ce qui l'étonna, c'est que Dieu l'ait choisie, malgré l'irrégularité de son existence. Cependant elle donne une explication. Ses deux enfants, deux anges, étant auprès d'elle, c'est par leur intercession que Dieu lui a pardonné. Elle a eu de fréquentes communications avec les êtres supérieurs, ainsi que des pressentiments qui se sont réalisés. Ses enfants, également, peuvent communiquer avec Dieu... Elle se résigne et accepte sa séquestration comme une expiation ordonnée par Dieu. Depuis plusieurs mois, elle n'a plus eu de vision directe de Dieu ni de la sainte Vierge.


Nous terminerons ce qui a trait aux grossesses d'origine divine, par cette citation empruntée à Bayle (18).

Nephes Ogli, ce nom signifie, parmi les Turcs, fils du Saint­Esprit, et on le donne à certaines gens qui naissent d'une façon extraordinaire, je veux dire d'une mère vierge. Il y a des filles turques, dit-on, qui se tiennent dans certains lieux à l'écart, où elles ne voient aucun homme. Elles ne vont aux mosquées que rarement ; et lorsqu'elles y vont, elles y demeurent depuis neuf heures du soir jusqu'à minuit, et y joignent à leurs prières tant de contorsions de corps, et tant de cris, qu'elles épuisent toutes leurs forces, et qu'il leur arrive souvent de tomber par terre évanouies. Si elles se sentent grosses, depuis ce temps-là, elles disent qu'elles le sont par la grâce du Saint-Esprit, et c'est pour cela que les enfants dont elles accouchent sont appelés Nephes Ogli. (Georgiewitz cap. I. ita mihi narratum est, dit-il, a pedis sequis earum, nam nec ipse vidi, nec aliquis virorum eorumdem huit spectaculo Interesse potest.)

Ils sont considérés comme des gens qui ont le don des mira­cles. Un moine qui a demeuré longtemps en Turquie, assure qu'on dit qu'il y a toujours deux ou trois de ces Nephes Ogli dans la ville de Brusczia, et que leurs cheveux ou les pièces de leurs habits guérissent toutes sortes de maladies. Dicuntur tales (ajoute-t-il), prodigiose nasci, id est sine virili semine, et per consequens tota eorum vita et actio supernaturalis et mirabilis credenda est.

Conclusions.

Ce sont encore des accidents purement symptomatiques que les idées délirantes religieuses qui se manifestent chez les hystériques, qu'elles aient ou non des accès convulsifs. En effet, leurs hallucinations qui généralement commandent l'apparition ou l'expression de leur délire religieux, appartiennent elles-mêmes à l'entité morbide dont il est toujours facile de déterminer la nature, soit d'après le caractère de la malade, soit d'après l'examen somatique. La plus haute expression du délire religieux, chez elles, c'est le commerce intime, la plupart du temps génésique, plus ou moins matérialisé, avec la divinité ou avec le diable. En second lieu, le plus souvent, de même que l'attaque ou l'état de mal qui le remplace, le précède ou le suit, le délire religieux est, somme toute, passager. Le caractère de l'hystérique est celui qui a été mis en lumière par bien des auteurs depuis Briquet ; il ressemble, quand il y a une tare héréditaire, principalement à celui d'une dégénérée, mais il est particulièrement empreint de cet amour du merveilleux, entretenu chez les hystériques en puissance, même chez celles qui paraissent les plus saines d'esprit et les plus indemnes de tout accident ou de tout stigmate somatique de la névrose ; par une tendance du système nerveux et de la sensibilité générale à l'illusion ou à l'hallucination élémentaire, dont elles-mêmes ne se rendent pas bien compte.

On ne saurait donc commettre d'erreur d'appréciation.



(1) Paul Richer, Etudes cliniques sur la grande hystérie, Paris, 1885.
(2) Paul Richer, loc. cit., p. 107.
(3) Griesinger, Traité des maladies mentales, traduction du docteur Doumic, p. 215, cité par P. Richer, loc. cit., p. 223.
(4) Paul Richer, loc. cit., p. 221.
(5) Paul Richer, loc. cit, p 224.
(6) Brierre de Boismont, p. 219, cité par Paul Richer, loc cit., p 234.
(7) Paul Richer, loc. cit, obs. XVIII., p. 235.
(8) De Krafft-Ebing, Lehrbuch der Psychiatrie, t. III, obs CXII, p. 119. Intitulé par l'auteur : Hysterismus. Ecstatisch-Visionäre Delirien.
(9) In Annales médico-psychologiques, novembre 1884, p. 467.
(10) Paul Richer, loc. cit., p. 237.
(11) Magnan, Exposé des titres, p. 42.
(12) Loc. cit., obs. XXVII.
(13) Morel, loc. cit., p. 428
(14) Ibid., p. 429.
(15) Morel, loc. cit., p. 684.
(16) De Krafft-Ebing, in Lehrb. der Psych., t. -III, p. 124, obs. XCIX. Intitulée, par l'auteur : Dégénérescence psychique progressive, chez une femme affectée d'hystérie constitutionnelle.
(17) Loc.cit., Centuria di osservazioni, 1794, obs. XLIII.
(18) Dictionnaire historique, en 3 vol. Seconde édition, à Rotterdam, chez Renier Leers, MDCCII, avec priviliège, p. 2210 du 3° volume.
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